« Ne sors pas de ta voie » : l’écrivain Benoît Abtey dialogue avec les élèves du Collège Balzac

L'auteur Benoît Abtey

Written by Collège Balzac

18/06/2026

1/ Notre collège porte le nom d’Honoré de Balzac.
Que vous inspire cet écrivain ?
Avez-vous une pensée, une anecdote, un livre ou une leçon que vous retenez de lui ?

Balzac est un géant de la littérature, au même titre que Shakespeare, que Dumas ou que Hugo. Je le lis et je le relis régulièrement avec la plus grande attention, pour bien me nourrir de sa pensée, qui embrasse tous les domaines. Cependant, je crois qu’il serait regrettable de l’étudier trop tôt. Rebuté par la finesse de son style et la profondeur de ses analyses, on se détournerait d’un auteur dont les trésors littéraires devaient enrichir notre esprit et nous aider à mieux vivre notre vie. Pour ma part, je ne l’ai vraiment apprécié que vers l’âge de vingt-cinq ans. Il faut s’être confronté à la réalité du monde pour réaliser comme Balzac la décrit justement. C’est un grand moraliste. Épris d’idéal, il voit néanmoins les hommes tels qu’ils sont : avec leurs penchants, leurs passions et leurs contradictions. La plupart de ses héros sont des victimes ou des martyrs. Il n’est pas facile de s’identifier à eux quand on est jeune et que l’on se cherche des modèles. Toutefois le message que porte la Comédie humaine — cette œuvre titanesque dont Balzac est le créateur — est plein de noblesse. À la noirceur du monde, Balzac oppose la lumière des Évangiles. Pour le rédacteur du Père Goriot, la terre est une vallée de larmes. Cette perception est d’autant plus pertinente qu’en ce dix-neuvième où s’incarne notre génial écrivain, le poids de la fatalité se fait partout sentir. La fin de l’Ancien Régime, la chute de l’Empire firent s’écrouler bien des rêves, pour en faire naître de nouveaux, aussitôt dissipés. L’avènement de la bourgeoisie, au lendemain de la Révolution, fut lourd de conséquences. L’essor matériel qu’il promut s’accompagna d’un déclin spirituel. Au culte de l’Honneur se substitua celui des apparences, à l’adoration de la Croix succéda le règne de l’Argent. 

Dans cette nouvelle société – celle dans laquelle nous vivons aujourd’hui encore – le but n’est plus la recherche de son salut, mais celui de son bien-être. Parvenir en est le maître mot. Dès lors, le paradis des honnêtes gens devient l’enfer des laissés pour compte. Les séductions, les tentations, les voies de perdition s’y multiplient. La religion n’y est plus une autorité, mais une façade. Tout s’achète et tout se vend, tout passe et rien ne dure, sinon la domination du fort sur le faible, la corruption aux mille visages et la joie du démon. Voilà en résumé ce que perçoit Balzac, voilà ce qu’il met en évidence à travers chacune de ses publications. Cependant, ce constat, si amer, n’est pas une fin. Balzac refuse de s’y complaire. S’il est lucide, il n’est pas cynique. 

Tandis qu’il démasque les hypocrites – comme le fit Molière en son temps – il tire de l’obscurité les cœurs purs, les hommes de génie et les authentiques philanthropes ; et tandis qu’il leur fait porter un à un le flambeau de l’Espérance, il s’adresse à notre âme en l’invitant à se fortifier, à triompher de l’adversité.

À ce titre, je peux vous faire partager une anecdote personnelle. 

Un jour, alors que j’étais la proie du découragement le plus vif, j’ouvre Illusions perdues, placé sur mon bureau, et je pose le doigt, au hasard, sur un extrait du texte, en demandant à Balzac de me délivrer un conseil. Fébrile, je tombe sur la phrase suivante et je reprends aussitôt confiance : 

« Ne sors pas de ta voie, elle est rude, mais elle sera glorieuse. »

2/ Quel rôle joue le papier dans votre travail d’écrivain ? Aimez-vous écrire à la main, prendre des notes, faire des brouillons ?

J’ai des cahiers. 

En vérité, ma méthode de travail est un peu particulière. Je commence par faire le plan d’un livre, que je découpe scène par scène, après quoi je rédige à la main tous les dialogues dans ces carnets. Ce n’est qu’à la phase finale, quand je rapporte ces dialogues sur la page blanche de l’ordinateur, que je leur adjoins les descriptions et les narrations qui les encadrent ; mais cette fois, vous l’aurez compris, j’écris directement sur l’écran. Oui, je conserve mes brouillons et toutes les idées que je peux noter sur un coin de page.

3/ Quand vous commencez un texte, partez-vous plutôt d’une idée, d’une image, d’un mot… ou d’autre chose ? Et qu’est-ce que le papier permet que l’écran et le clavier ne permettent pas toujours ?

Je pars d’une idée qui se doit d’incarner un message. Après quoi, je conçois autour de ce pivot une arche narrative. En gros, celle-ci se présente toujours de la même manière : elle se découpe en trois actes : 

1/ un bonheur brisé. 

2/ la fatalité triomphante.

3/ l’apothéose.

Avec cette trame, des plus traditionnelles, on oblige le lecteur à parcourir avec soi un chemin initiatique. Il faut le faire souffrir pour susciter son intérêt, avant de le conduire là où l’on souhaite le faire échouer, vers ce port où les conflits qui auront traversé les personnages de l’histoire – en faisant écho à ceux du lecteur – trouvent leurs résolutions. Pour répondre à la deuxième partie de la question, je dirai donc que le papier, en ce qui me concerne (cela peut paraître contradictoire) est lié à l’oralité. Il me permet de coucher par écrit ce qui jaillit au cours d’une conversation, d’une dispute, d’une joute verbale. Pour moi, le papier est lié à l’immédiateté, quand l’écran est associé à une autre forme de réflexion, plus intérieure. 

4/ Dans vos ouvrages, quels sont les thèmes ou les questions qui vous accompagnent le plus souvent ?

Ces thèmes sont nombreux. Ils sont reliés entre eux comme le seraient les fils d’une tapisserie ou comme sont liés entre eux les personnages du récit. En voici quelques-uns, les premiers qui me viennent à l’esprit : l’échec, la revanche, la sainteté, la damnation, le dépassement de soi, le poids de l’héritage et, avec lui, de l’hérédité, le destin, la conquête, la grandeur, la solitude. 

Mais les questionnements qui me traversent sont d’un autre ordre. Avant toute chose, je cherche à comprendre ce qu’être Français signifie ; ensuite, j’essaie de percevoir comment, par quels biais, le Bien et le Mal s’affrontent à travers les hommes et les siècles. Si leur nature et leurs finalités ne varient pas, il me semble en effet, que leurs incarnations diffèrent d’une époque à une autre. 

5/ Que deviennent les ratures, les hésitations, les versions abandonnées dans votre travail ?

Je les conserve précieusement, comme un peintre conserverait ses ébauches préparatoires. 

6/ Existe-t-il, parmi vos ouvrages, certains que des collégiens pourraient lire aujourd’hui ? Lesquels nous conseilleriez-vous ?

Les plus abordables sont certainement les deux cycles de BD que j’ai scénarisés : Kamarades ! et Arsène Lupin, les origines, aux éditions Rue de Sèvres. Vous pouvez également lire Arsène Lupin, les héritiers, aux éditions XO. 

7/ Comment avez-vous connu notre collège, et pourquoi avez-vous accepté de nous accorder cet entretien ?

Par vos directeurs qui sont mes amis, d’excellents amis. Je profite de l’occasion qui m’est donnée pour leur rendre hommage et vous dire que vous avez bien de la chance d’être leurs élèves. Ils sont passionnés, convaincus, généreux, altruistes et d’une intégrité sans faille. Ils sont pour moi des modèles. Je les admire. 

Pour répondre à la deuxième partie de votre question, je dirais qu’il n’est rien de plus important que la transmission. Vous êtes l’avenir du pays, je suis heureux de dialoguer avec vous et de vous donner ce conseil : lisez. Découvrez les grands auteurs de notre glorieux patrimoine. Les classiques ne vous décevront jamais ; leur nourriture est pareille au miel ou à la gelée royale qui jamais ne se corrompt ! 

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